Photos de Picardie et d'ailleurs. Patrimoine historique et naturel
Je viens de finir la relecture de l’Herbe rouge, chef-d’œuvre de Boris Vian, lu pour la première fois, il y a une quinzaine d’années. L’auteur a 30 ans, en 1950, lorsque le livre sort, quatre ans après l’écume des jours donc. Dans cet ouvrage, où se mêle absurde et fantaisie, on devine le potentiel de ce génie au style inimitable mort beaucoup trop tôt (39 ans). J’ai choisi de mettre sur ce blog un passage entomologique (partie de la zoologie qui traite des insectes) montrant l’imagination débordante de l’auteur :
Chapitre 18 :
« Vêtue d’un peignoir léger, Lil, assise à sa coiffeuse, arrangeait ses ongles. Ils venaient de tremper pendant trois minutes dans du jus de liseron décalcifié, pour amollir la cuticule et amener la lunule au premier quartier tout juste. Elle préparait soigneusement la petite cage à fond mobile dans laquelle deux coléoptères spécialisés s’aiguisaient les mandibules en attendant le moment où, posés à pied d’œuvre, ils auraient à tâche de faire disparaître les peaux. Les encourageant de quelques mots sélectionnés, Lil posa la cage sur l’ongle de son pouce et tira la tirette. Avec un ronron satisfait, les insectes se mirent au travail, animés d’une émulation maladive. Les peaux se transformaient en fine poussière sous les coups rapide du premier, tandis que l’autre fignolait le travail, ébarbait et lissait les bords tranchés par son petit camarade. (…)
Lil fit passer la cage de l’ongle du pouce à celui de l’index. (…)
La cage voltigea de l’index au majeur. Wolf regardait les coléoptères. »
Si la description peut paraître assez sommaire, elle ne manque pas d’intérêt et je pense que le choix de coléoptères n’est pas anodin. En effet, ces insectes exploitent toutes les ressources alimentaires. Certains sont phytophages (se nourrissent de végétaux), xylophages (bois), coprophages (excréments), nécrophages (cadavres), d’autres sont parasites ou prédateurs. L’espèce des coléoptères crées par Boris Vian se nourrissant des ongles d’une femme (Lil) entre dans la catégorie des parasites. Peut-être l’auteur connaissait-il l’existence du charançon du pin (parasite du pin), du clairon des abeilles, du criocère du lis ou encore du balanin des noisettes lorsqu’il écrivit ces lignes.
En revanche le travail collectif de ces coléoptères ne peut-être possible que s’il s’agit de coléoptères différents car les mandibules (deux pièces buccales dures) servent soit à saisir et broyer la nourriture soit, chez d'autres espèces, d’outils ou d’armes (la lucane cerf-volant par exemple). Généralement, une espèce parasite n’est l’hôte que d’un seul organisme. Hormis cette petite incohérence, on notera le côté burlesque de la scène mais pas si absurde que ça du moins d’un point de vue entomologique !

Exemple d'un coléoptère phytophage et parasite
